Commémorations de la réconciliation franco-allemande

Henri Malosse

Histoire

14 juillet 2022


Discours d'Henri Malosse

Le 8 juillet 2022 – Reims – Lycée Roosevelt

A l’occasion des commémorations de la réconciliation franco-allemande, scellée le 8 juillet 1962 par le Général de Gaulle et Konrad Adenauer par une messe solennelle en la Cathédrale de Reims, Henri Malosse était invité en présence notamment de Mgr De Moulins-Beaufort, Archevêque de Reims,  Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier Ministre, Pierre Vimont, ancien Ambassadeur de France, Catherine Vautrin, Présidente du Grand Reims, Arnaud Robinet, maire de Reims, Guillaume Martin, professeur à Sciences-Po, Dimitri Oudin, Conseiller Municipal en charge des Jumelages et des relations internationales (Reims et grand Reims) …

 

  1. La signification spirituelle du 8 juillet 1962 et la Cathédrale de Reims

Cette date du 8 juillet 1962 est intimement liée à l’histoire de la cathédrale de Reims qui, depuis plus de 1500 ans, marque l’histoire de France et de l’Europe !

La cathédrale de Reims, est consacrée à la Vierge Marie, comme l’île de Corse d’où je viens ! Chez nous, la Vierge, figure de féminité, est un symbole de paix et de douceur,

L’histoire de la cathédrale de Reims se confond avec celle de la France, depuis le baptême de Clovis à la fin du Vème siècle puisque 31 rois de France y furent couronnés. Deux fois incendiée au moyen-âge, reconstruite, vandalisée sous la terreur pendant la révolution française, dévastée pendant la première guerre mondiale et reconstruite patiemment jusqu’à retrouver sa splendeur aujourdhui ! (Notons ainsi au passage les 3 vitraux réalisés en 1974 par le peintre Marc Chagall, né à Vitebsk en Biélorussie)

Mais l’histoire de la Cathédrale de Reims est aussi symbolique de l’histoire de l’Europe, puisqu’elle fut dévastée pendant la première guerre mondiale et que c’est à Reims le 7 mai 1945 que l’armée nazie capitula. Ce n’est donc pas par hasard que la cathédrale de Reims, berceau de la France éternelle, elle fut choisie par le Général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer, deux fervents catholiques, pour sceller la réconciliation entre les peuples français et allemands en une messe solennelle le 8 juillet 1962 que nous commémorons aujourd’hui

Ils ont voulu sans doute ancrer profondément cette réconciliation dans l’Histoire de France et l’histoire de l’Europe, la relier à nos racines communes, à nos racines chrétiennes ! La cathédrale de Reims donne à cette réconciliation le supplément d’âme dont l’Europe aujourd’hui aurait tant besoin.

Nous devons aujourd’hui aussi nous souvenir de la visite du Pape Jean-Paul II, le pape polonais, en août 1996, commémorant les 1500 ans du baptême de Clovis. Ce pape qui déclara au Parlement européen que l’Europe doit « respirer par ses deux poumons, celui de l’Ouest et celui de l’Est »

Une vraie réconciliation entre deux nations ne peut être seulement affaire de monnaie unique ou de marché, mais doit avoir une dimension spirituelle

  1. Jean Monnet et la réconciliation franco-allemande

On oppose souvent la figure du Général de Gaulle à celle de Jean Monnet, l’inspirateur de la l’Europe d’aujourd’hui. Mais c’est oublier que les deux hommes, s’ils avaient une vision différente de l’organisation de l’Europe, n’en partageaient pas tout au moins l’essentiel, c’est-à-dire une vision de réconciliation et de paix.

N’oublions pas que c’est chez Jean Monnet et son épouse Silvia à Londres, le 17 juin 1940, qu’est venu dîner le général de gaulle, avant de prononcer l’appel du 18 Juin. Le respect mutuel a toujours marqué leurs relations.

En 1940, face au péril, Jean Monnet, a proclamé la nécessité de l’Union totale.  Il écrit dans ses Mémoires «  Quand les peuples sont menacés par un même danger, on ne  traite pas séparément les divers intérêts qui concourent à leurs destins.

Dans la déclaration de Robert Schuman devant l’Assemblée nationale française le 9 mai 1950, discours fondateur de l’Europe d’aujourd’hui et inspiré par Jean Monnet, on trouve ainsi les phrases suivantes :

«  l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble, elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord es solidarités de fait . Le rassemblement des Nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne »

Le lien avec la nécessité de la réconciliation franco-allemande est bien là  dans ces phrases essentielles !

L’Association Jean Monnet, (aux cotés d’une Fondation et d’un institut) œuvre ainsi à faire vivre au présent les idées de Jean Monnet, et notamment la quête de ces « réalisations concrètes » qui vont ancrer la construction européenne dans le cœur des gens. C’est ainsi que nous allons lancer un projet pour constituer des équipes européennes intégrées de protection civile, autant utiles face aux menaces climatiques (feux de forêts, inondations) que pour surmonter les conséquences et traumatismes de la guerre (réfugiés, destructions..)

  1. La réconciliation franco-allemande, où en est-on aujourd’hui ?

De la réconciliation franco-allemande scellée à Reims en 1962, je retiens surtout les réalisations concrètes que quelques mois plus tard, le Traité de l’Elysée va apporter : les échanges de jeunes de l’Office franco-allemand, les jumelages innombrables entre villes et villages, les contacts économiques entre chambres consulaires, le foisonnement des initiatives de la société civile.

J’en suis, moi-même, d’une certaine manière le « produit » , fils de professeur d’allemand, engagé très jeune dans des jumelages, ayant fait une partie de mes études en Allemagne, bien que venant de petites villes du Sud de la France !

Quand je regarde aujourd’hui l’état des relations franco-allemandes, sans entrer dans les domaines politiques et diplomatiques que mes deux amis, Jean-Pierre Raffarin et Pierre Vimont, connaissent bien mieux que moi, je ne peux que constater malheureusement un certain délitement. Je l’ai constaté au cours des quarante dernières années à Bruxelles au niveau des responsables économiques et sociaux que j’ai fréquenté. L’enthousiasme du début s’est estompé souvent. L’Allemand est de moins en moins enseigné en France, tout comme le français en Allemagne et beaucoup de  jumelages tournent en rond (Pas celui entre Reims et Aachen !) . Il y a là un vrai danger car une réconciliation doit être, comme une plante, choyée au fil des jours, sinon elle s’éteint peu à peu. Les réconciliations ne sont pas éternelles si on n’y prend pas garde !

  1. La nécessité d’une réconciliation Est-Ouest en Europe

Nous sommes réunis ici pour parler de réconciliation alors que le bruit des armes se fait entendre à à peine plus de mille kilomètres de Reims. En fait avec la crise des Balkans et depuis 2014 celle d’Ukraine, le fracas des armes n’avait jamais totalement disparu de l’Europe. Pourtant beaucoup se sont réveillés comme « sonnés » le 24 février 2022 !

Nous sommes très fiers, à l’Association Jean Monnet », à avoir lancé dès le 24 février 2022, date de l’invasion russe, un « Appel de Kiev » pour réclamer que l’Ukraine obtienne au plus tôt le statut de pays candidat à l’Union européenne. Au début, notre appel a suscité beaucoup de scepticisme dans les chancelleries occidentales et aussi à Bruxelles. Aujourd’hui nous nous réjouissons de cette avancée exceptionnelle entérinée par le Conseil européen des 23/24 juin derniers

Je considère en effet que les Ukrainiens appartiennent, comme tout peuple européen, à une seule et même famille. Ceci n’exonérera pas, bien entendu, l’Ukraine, de se conformer aux droits et aux devoirs auquel tout état candidat doit se conformer, mais le signal donné par l’UE est historique. Cette main tendue vers un peuple agressé et opprimé est aussi un geste vers le peuple russe, qui le jour venu, pourra aussi se voir tendre la main s’il choisit la voie de la paix et de nos valeurs européennes communes. En effet le projet européen n’est ni réservé à ceux de l’Ouest, ni aux seuls nantis ! C’est cela aussi le message de réconciliation de Reims, celui du Général de Gaulle qui parlait de l’Europe de Brest à Vladivostok et celui de Jean Monnet, homme qui fut conseiller du gouvernement polonais dans l’entre deux guerres et qui n’hésita pas à se marier à Moscou.

La réconciliation en Europe ne peut s’arrêter en effet aux deux peuples allemand et français. Ce qui a été fait entre nous, n’a malheureusement pas été fait entre l’Europe orientale et centrale et l’Europe occidentale : trop peu de jumelages, trop peu d’échanges entre jeunes, trop peu de de vrais dialogues et d’écoutes ! Même s’il parait comblé aujourd’hui face à l’agresseur, le fossé » entre ces « deux Europe » demeure aujourd’hui ! Il nous faut apprendre à faire « respirer l’Europe par ses deux poumons » , comme le disait Jean Paul II !

Au-delà, un nouveau mur est devant nous ! Après la chute du rideau de fer, en effet, entre Russes d’un côté, Polonais et baltes de l’autre, presque rien n’a été fait pour effacer les ressentiments, les idées reçues et des haines, qui s‘aggravent hélas et  naturellement aujourd’hui.

Est-il trop tôt de parler de réconciliation russo-ukrainienne ? Dès 1940, les grands esprits comme Jean Monnet et sûrement aussi le Général De gaulle voyaient bien au-delà des victoires des uns et des défaites et capitulations des autres, que devrait se dessiner un monde nouveau !

Les réconciliations peuvent être en effet le sceau de la paix entre les peuples !

Elles ont besoin à la fois de symboles comme l’est devenue aujourdhui la ville de Reims et sa cathédrale, mais aussi de petites réalisations concrètes qui vont construire, pas à pas, la paix de demain en Europe, non pas une paix pour la paix, mais une vraie réconciliation pour, en replongeant dans notre histoire , retrouver la confiance pour bâtir une Europe !

Une initiative symbolique et œcuménique de rencontres spirituelles, entre chrétiens de l’Est et de l’Ouest et au-delà, à Reims avec sa cathédrale comme symbole, pourrait être ainsi un signal et un temps fort pour lancer un appel à l’union pour une réconciliation des âmes et des cœurs

Des petites réalisations concrètes, comme ce jumelage envisagé entre la ville de Reims et celle de Tchernihiv en Ukraine, comme un élargissement de celui qui lie déjà Reims à Aix-la-Chapelle sera  ainsi une petite pierre de l’édifice que nous pourrions bâtir.

Laissez-moi terminer par une citation de notre magnifique poète Charles Péguy, parlant des cathédrales :

 « 3 tailleurs de pierre travaillent sur un chantier . Quelqu’un passant par-là, leur demande ce qu’ils font :

  • Je taille des pierres , soupire le premier
  • Je construis un mur, répond le second
  • Je bâtis une cathédrale, s’exclame le troisième »

A nous donc de tailler la pierre humblement pour construire des murs qui ne nous séparent pas mais  qui deviendront un jour cathédrale !

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